Globe vintage et pièces de monnaie devant une fenêtre au coucher du soleil — traduction financière et marchés internationaux

Le quantique, ce ne sont pas des entreprises interchangeables

1.Le quantique n’est pas une seule technologie

Quand on parle « d’ordinateur quantique », on imagine souvent une seule machine, une seule technologie. En réalité, il existe plusieurs façons complètement différentes de le fabriquer, selon ce qu’on utilise physiquement pour créer un « qubit » — l’équivalent quantique du bit informatique classique.

Mais toutes ces technologies, quelle que soit leur nature physique, doivent relever le même défi central : faire « communiquer » les qubits entre eux de façon fiable et contrôlée (ce que les scientifiques appellent l’intrication). C’est cette communication qui donne au calcul quantique sa puissance — plus on arrive à faire interagir de qubits entre eux sans perdre l’information, plus la machine devient capable de résoudre des problèmes complexes. Chaque technologie a sa propre façon d’y parvenir, avec ses propres avantages et limites.

Le refroidissement extrême (technologie « supraconductrice »)

Approche la plus répandue — IBM, Rigetti. Des circuits électroniques refroidis à une température proche du zéro absolu acquièrent des propriétés quantiques. Avantage : fabrication proche de celle des puces électroniques classiques, donc plus facile à produire à grande échelle — y compris la mise en communication des qubits, qui se fait par des connexions physiques directes sur la puce. Inconvénient : installations de refroidissement coûteuses et complexes.

Les atomes chargés piégés par laser (« ions piégés »)

Approche d’IonQ. Des atomes individuels, chargés électriquement, immobilisés par des faisceaux laser — elle fonctionne quasiment à température ambiante, pas besoin de refroidissement extrême. La mise en communication des qubits se fait ici par un contrôle laser très précis, ce qui donne une meilleure fiabilité mais des calculs plus lents. IonQ a d’ailleurs récemment démontré qu’on pouvait faire communiquer deux machines entières entre elles via un lien optique — pas juste des atomes à l’intérieur d’une même machine.

L’optimisation plutôt que le calcul généraliste (« recuit quantique »)

Spécificité de D-Wave. Ne cherche pas à faire « tout type » de calcul — conçue uniquement pour trouver la meilleure combinaison possible parmi un nombre immense de solutions (ex. le trajet le plus efficace pour une flotte de camions). Une machine spécialisée, pas un ordinateur généraliste.

(D’autres approches existent — atomes neutres, photonique — portées surtout par des acteurs encore privés.)

2.D-Wave — le spécialiste de l’optimisation

D-Wave ne cherche pas à concurrencer IBM ou IonQ sur leur terrain. Sa technologie de recuit quantique n’est pas conçue pour du calcul généraliste, mais pour un seul type de problème : trouver la meilleure combinaison possible parmi un nombre immense de solutions. C’est ce qu’on appelle un problème d’optimisation.

La différence avec le reste du secteur : ces usages sont déjà commercialisés, pas seulement en recherche. Exemples concrets : optimisation de trajets et de plannings, logistique, retail — et un cas souvent cité, la North Wales Police, qui a utilisé la technologie D-Wave pour réduire ses temps de réponse d’environ 50 %.

C’est aussi l’entreprise qui a le plus étendu son offre récemment : en 2026, D-Wave a racheté Quantum Circuits (550 M$), ce qui lui permet d’ajouter une capacité de calcul par portes logiques (gate-model) à son offre historique de recuit quantique — une façon de sortir, au moins partiellement, de sa spécialisation d’origine.

3.IonQ et IBM — les généralistes intégrés

Contrairement à D-Wave, IonQ et IBM partagent la même ambition : couvrir tout type de calcul, pas un usage unique. Les deux visent des marchés où la puissance de simulation compte le plus — pharma, finance, défense — mais s’appuient sur deux technologies physiques différentes (ions piégés pour IonQ, supraconducteur pour IBM).

IonQ cherche à devenir fournisseur « grossiste » de matériel quantique plutôt que simple accès cloud à la demande. En septembre 2026, l’entreprise a lancé sa gamme Superion, dont le système phare Superion 256 (6e génération, ions piégés), fabriqué avec la fonderie SkyWater récemment acquise, déjà disponible à la commande. En avril, IonQ a aussi annoncé avoir relié deux systèmes quantiques indépendants via interconnexion photonique — une des premières architectures quantiques commerciales en réseau par intrication.

IBM a engagé en juin 2026 plus de 10 milliards de dollars sur 5 ans dans le quantique (recherche, fabrication de puces, partenariats, acquisitions), avec pour objectif IBM Quantum Starling en 2029 — un système visant environ 20 000 fois plus d’opérations que les machines actuelles. L’entreprise développe aussi une architecture « quantum-centric supercomputing » combinant processeurs quantiques et calcul classique.

Les deux entreprises ont un point commun qui les distingue déjà de Rigetti : elles ont toutes deux été retenues au programme DARPA Stage B, un signe de crédibilité technique reconnu par un acteur étatique exigeant — ce qui n’a pas été le cas pour tout le monde (voir chapitre suivant).

4.Rigetti — l’intégré qui peine à convaincre

Rigetti partage la même ambition « full-stack » qu’IonQ et IBM (matériel + logiciel + accès cloud, technologie supraconductrice). Mais en novembre 2025, l’entreprise a été exclue — comme Google — du Stage B du programme DARPA, contrairement à IonQ et IBM.

La raison est mesurable, pas subjective : Rigetti affiche une fidélité de portes à 2 qubits de 99,5 %, contre 99,99 % pour IonQ. Or le seuil généralement considéré nécessaire pour commencer à appliquer des techniques de correction d’erreur logicielle est de 99,9 %. Rigetti se situe donc en dessous du seuil de crédibilité technique attendu.

Autre point aggravant : l’entreprise a dû repousser le lancement de son système 108-qubit Cepheus-1-108Q pour corriger son taux d’erreur — un retard d’exécution, pas seulement une décision administrative défavorable. Conséquence concrète : perte d’un financement non-dilutif de l’État américain, et perte d’un « tampon de crédibilité » précieux pour une entreprise encore pré-commerciale.

Le CEO Subodh Kulkarni a reconnu publiquement viser le « quantum advantage » sous 3 à 5 ans, avec 1 000 qubits et 99,9 % de fidélité — l’objectif même de rattraper ce seuil.

5.Résultats et limites

Chaque entreprise avance à un rythme différent. Voici, pour chacune, ce qui a déjà été prouvé commercialement, le soutien institutionnel obtenu, et ce qui reste contesté ou non démontré.

D-Wave revendique plus de 130 clients au total, dont plus de 100 générateurs de revenu et plus de 70 entreprises commerciales, avec des applications déjà en production — dont l’une des plus grandes compagnies aériennes au monde, un grand groupe chimique, un opérateur mobile et une société de paiement — et un cas souvent cité, la North Wales Police (-50 % de temps de réponse). Elle a réalisé en 2025 la première vente commerciale d’un ordinateur quantique à recuit à un centre de supercalcul national (Jülich, Allemagne) et affiche une croissance de revenu record.

Côté institutionnel : jusqu’à 100 millions de dollars du Département du Commerce américain, un accord de 20 millions avec Florida Atlantic University, une alliance avec Deloitte Canada pour le secteur public canadien, et une collaboration avec Anduril et Davidson Technologies ayant démontré une accélération par dix sur des problèmes de défense antimissile.

En face, la revendication de « quantum supremacy » de mars 2025 (publiée dans Science) reste contestée par deux équipes indépendantes (EPFL Lausanne, Flatiron Institute), qui ont reproduit des résultats proches par simulation classique — un débat toujours ouvert.

IonQ affiche une croissance de revenus spectaculaire (+755 % puis +287 % sur un an, cinq trimestres consécutifs de records), et une étude a montré qu’un nombre de qubits plus élevé améliore concrètement les résultats d’optimisation financière.

Côté institutionnel, IonQ a créé une division dédiée (IonQ Federal), cumule plus de 100 millions de dollars de contrats avec l’Air Force Research Lab, a été retenue sur un contrat-cadre pouvant atteindre 151 milliards de dollars (plafond, pas montant garanti) avec la Missile Defense Agency, a vendu son premier système 256-qubit à l’Université de Cambridge, et étend sa présence en Pologne, au Japon et en Corée du Sud.

IBM revendique un « book of business » quantique cumulé de près d’un milliard de dollars depuis 2017 — un chiffre qui, selon la propre clarification d’IBM, mêle revenus effectifs, signatures de contrats pluriannuels et revenus de propriété intellectuelle, et n’est donc pas du chiffre d’affaires pur — avec des cas d’usage nommés et documentés : avec HSBC, le premier système de trading algorithmique assisté par le quantique au monde (tarification d’obligations d’entreprise) ; avec Boeing, des matériaux anticorrosion sur un poste de coût de plus de 20 milliards de dollars par an ; avec Allstate, une meilleure tarification du risque sur plus de 7 millions de logements assurés ; et avec la Cleveland Clinic, la simulation de protéines complexes surpassant les méthodes classiques sur certains aspects.

Son réseau IBM Quantum Network s’étend au Pays basque (premier IBM Quantum System Two d’Europe), au Royaume-Uni (accès via le centre national NQCC) et au Japon (partenariat avec l’Université de Tokyo et l’Université de Chicago).

Rigetti reste en retrait sur les deux plans à la fois. Sur le plan commercial : chiffre d’affaires encore modeste (5,1 millions de dollars au deuxième trimestre 2026), pas de cas d’usage commercial nommé comparable à ceux de D-Wave ou IBM — l’essentiel de son activité récente reste concentré sur des déploiements de recherche (Pittsburgh Supercomputing Center avec HPE, université de Saskatchewan).

Sur le plan technique, son exclusion du Stage B de la DARPA (chapitre 4) reflète le même retard.

Le soutien institutionnel existe néanmoins : un accord définitif de 100 millions de dollars avec le Département du Commerce (CHIPS Act), un contrat pluriannuel avec l’Air Force Research Laboratory, et un premier contrat international hors Amérique du Nord (8,4 millions de dollars avec le C-DAC, un organisme de recherche public indien).

Le refroidissement, un facteur de coût caché. IonQ (ions piégés) fonctionne près de la température ambiante ; IBM, Rigetti et D-Wave (supraconducteur) nécessitent un refroidissement cryogénique extrême, ce qui alourdit le coût et la complexité d’infrastructure — une partie du match se joue donc aussi sur « combien ça coûte de faire tourner la machine ».

Au-delà de ces quatre entreprises, le secteur dans son ensemble change d’échelle : marché mondial du quantique à 1,9 milliard de dollars en 2025 (doublement prévu d’ici 2028), financement public cumulé de 56,7 milliards de dollars, capital-risque privé doublé à 4,9 milliards, et plus de 7 400 organisations engagées dans le monde (données QED-C, 2026).

1,9 Md$ Marché mondial du quantique · 2025
56,7 Md$ Financement public mondial cumulé
4,9 Md$ Capital-risque privé · 2025

6.Et les géants du numérique ?

Face à ces trajectoires contrastées, les géants du numérique, eux, refusent de choisir un camp : ils financent toutes les approches à la fois. Nvidia a investi en une semaine dans Quantinuum, QuEra et PsiQuantum ; Google mise sur sa puce Willow via Google Cloud ; Amazon, actionnaire d’IonQ, développe en parallèle sa propre puce (Ocelot) via AWS Braket. Cette stratégie s’accompagne d’une vague de consolidation par rachat (IonQ/Oxford Ionics, D-Wave/Quantum Circuits) et d’un soutien étatique croissant (215 millions de dollars du Department of Energy, 375 millions pour GlobalFoundries via le CHIPS Act).

Conclusion

« Informatique quantique » n’est pas une catégorie unique, mais un terme générique recouvrant des entreprises aux choix technologiques, aux marchés visés et aux structures de coûts radicalement différents. D-Wave a choisi la spécialisation sur l’optimisation et la vend déjà à des clients opérationnels. IonQ et IBM visent, chacun avec sa propre technologie, le calcul généraliste et la simulation complexe. Rigetti partage cette ambition mais n’a pas encore convaincu sur le plan technique. Et les géants du numérique, eux, refusent justement de choisir : ils financent toutes les approches en parallèle.

La bonne question à se poser face à ces valeurs n’est donc pas « laquelle a la meilleure technologie », mais : sur quel marché, avec quels clients, et à quel coût d’infrastructure chacune construit sa légitimité.

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